Un récit
Le fond secret
de Dario Dellino
« Ne regarde pas la surface plate et lisse de la mer, mais pense à ce qui se cache dessous : son fond secret. »
Un récit
de Dario Dellino
« Ne regarde pas la surface plate et lisse de la mer, mais pense à ce qui se cache dessous : son fond secret. »
«D’après-moi, nous devons le mettre dos au mur»
«Dos au mur?»
«Oui» dis-je, regardant la campagne défiler par la fenêtre de la voiture. «il faut le piéger»
Ma sœur sourit. Il s’agissait d’un cadeau pour notre père, une surprise, un voyage.
Je lui expliquai qu’il ne fallait pas lui laisser le choix, autrement il s’en irait a Foggia.
«Tu sais comment il est»
«Foggia? Ce serait déjà un beau voyage pour lui»
Lillo a toujours été un animal sédentaire
«Il faut qu’on l’oblige à aller loin, très loin» suggérai-je
«Et où?»
«Paris»
J’ai toujours souhaité que mes parents virent un bout du monde, ils n’avaient jamais quitté la maison sinon dernièrement pour Rome et quelques voyages en Ombrie et en Emilie quand nous étions enfants. Je me souviens d’un hôtel construit dans un palais médiéval à Assise, ils me dirent qu’il y avait peut-être des fantômes et mon imagination fut si excitée que je pus les entendre marcher sur le plafond. Il y avait un volet en bois sur la porte, il n’était pas fermé et se balançait un peu: je le fixai avec la certitude qu’un monstre y était caché, jusqu’à ce que, épuisé, je m’endorme dans les bras de ma mère. Fut-ce ces vacances pendant lesquelles je fis pipi au lit?
Ils ne me grondèrent pas, mon père me sourit et me raconta l’histoire d’un enfant qui arrosait le gazon en urinant. Nous visitâmes l’église et les bois, les villages, les rues énormes et pleines de lumières blanches. Egalement à Ravenne, nous allions souvent à Ravenne. De cette ville je me souviens d’une fontaine en pierre, un portique, et quelques vagues bavardages sur l’art de mes parents pendant qu’ils faisaient des projets pour le futur. Paris me semblait être un bon compromis: une langue pas trop différente, accessible en train, beaucoup de musées, Lillo qui se vantait d’avoir étudié le français.
«Mais comment va-t-on faire? Il n’y a pas de package tout prêt pour Paris … en tout cas pas par le train… on essaie avec l’avion?» demanda ma sœur.
«Non, avec l’avion il aurait une excuse, ils ne volent pas: il ne faut pas leur laisser d’échappatoire» Et ce fut fait. Le 27 septembre venu, ma sœur Francesca, me téléphona.
«Alors, tu le lui as dit? Tu le lui as dit?»
«Non, pas encore, je dois acheter la carte d’anniversaire»
«Il faudrait une vidéo en circuit fermé pour voir son expression lorsqu’il ouvrira le paquet» «Imagine comme il sera pris de terreur quand il découvrira tout»
Nous rîmes un long moment au téléphone.
«D’après moi il se doute déjà de quelque chose» dit Francesca.
«Pourquoi?»
«Il m’a dit qu’il ne veut aucun cadeau pour son anniversaire… qu’on ne doit pas les lui briser avec ça»
«Il n’arrivera jamais à deviner où nous l’envoyons, ah, au fait, Lilia m’a donné un guide touristique de la ville, comme ça la surprise sera totale»
David, lui a envoyé une carte postale de Paris avec un porte-clés de sa nouvelle maison»
J’achetai la carte, j’emballai le guide et appelai Lillo qui travaillait au sous-sol. Cela faisait des années que je ne descendais plus voir ce qu’il faisait dans la salle du sous-sol aménagé en laboratoire. Nous entendions le bruit du marteau, de la scie, de la ponceuse, nous entendions ce bruit pendant des jours et ça pouvait se matérialiser en une lampe, ou une petite table ou une chaise. Cela nous semblait un processus naturel, spontané: morceaux de bois et meuble trouvaient une nouvelle vie: tout comme la nourriture avec la digestion. Lillo monta avec une expression amusée et irrévérencieuse: il avait lu entre les lignes et quand il ouvrit le cadeau, il n’eut pas de réaction voyante et théâtrale. Il me sembla très content. Il ne cacha pas par un voile tragique, comme il aimait le faire d’habitude, sa surprise.
«Paris?» dit-il souriant «Mais vous êtes fou … mais pourquoi? Et comment allons-nous faire?» demanda-t-il, feuilletant le guide touristique avec l’expression d’un enfant qui découvre un nouveau jouet.
«Vous devez monter dans un train et partir»
«Mais vous êtes fou…» répéta-t-il continuant de feuilleter le guide et secouant la tête.
«Excuse-moi, mais tu veux aller voir le Louvre au moins une fois?» demandai-je.
«En effet» dit ma mère. Il me regarda acquiesçant avec ce sourire taquin qui lui était propre. Il appela ma sœur et parla longuement au téléphone avec elle. Il s’informa un peu plus. Après quelques minutes il décida d’endosser son costume de tragédien. Voici comment il s’y prenait: c’était le rôle qu’il s’était choisi pour les grandes occasions. C’était ça ou une incroyable insolence. «Mais vous êtes fou… et comment on va faire? Quand doit-on partir?»
«Le vingt-quatre octobre»
«C’est dans quelques jours» dit-il.
«Un mois…» observai-je.
«Un mois, ça passe en un rien» insista-t-il, nous regardant effrayé, moi et ma mère.
«On dirait le dernier voyage d’un condamné à mort» dit-il.
Nous plaisantâmes et il retrouva sa bonne humeur comprenant ce qui l’attendait là-bas, les musées, les cadres, les restaurants…
«Quand tu rentreras, tu en organiseras un autre: comme ça, ce ne sera pas le dernier voyage d’un condamné à mort».
Il approuva inquiet: c’était le trait de caractère tragique de notre nom de famille, celui que je porte moi-même et que je cherche à réprimer mais qui refait toujours surface: j’aurais aimé hériter du caractère de ma mère qui est plus forte: mais ce n’est pas ainsi que cela fonctionne entre parents et enfants. En effet, le mois qui suivit vola à toute allure, répétitif et calme. Le matin je sortis très tôt de la maison, nous nous rencontrions à l’heure du déjeuner et nous rentrions ensemble en voiture, moi assis sur le siège arrière, nous discutions comme nous l’avions toujours fait depuis que j’étais enfant: du monde, du futur, de l’avidité des hommes mais aussi de ses exceptions, de toutes ces choses folles et magnifiques que nous voulions organiser, et de ce que nous aurions mangé ce jour-là….
Nous trouvâmes un petit appartement dans le dix-neuvième, il me plut tout de suite car le dix-neuf est mon numéro porte bonheur. Nous achetâmes les billets, les mîmes dans une enveloppe et nous écrivîmes dessus, avec un feutre rouge trouvé parmi les siens: pour aller à Paris.*i
Arriva le jour du départ, ils auraient été d’abord quelques jours chez Francesca, qui travaille à Bergame, puis ils auraient rejoint Paris par le train. Le soir du départ, maman fit deux tartes pour le voyage et papa, ne voulant pas attendre alla faire une longue promenade dans le village. C’était un dimanche sombre et chaud. Moi je regardais un film, After Hours, je le saluai de ma chambre.
«On s’appelle, bon voyage» lui dis-je.
«Sois prudent»
Le soir suivant, je téléphonai à Francesca.
«Qu’est-ce que vous faites?» demandai-je à ma mère.
«Hier nous sommes allés avec Francesca et Davide dans un restaurant indien, aujourd’hui rien, il pleut. On reste un peu à la maison: Lillo nettoie les fenouils»
Plus tard j’eu Francesca au téléphone.
«J’ai trouvé deux billets pour une sonate de piano, la musicienne est très douée: Chopin» dis-je. «Où ça?» demanda-t-elle.
«Un théâtre près des Champs-Elysées»
«Les Champs-Elysées?»
«Les Champs-Elysées*…et eux, qu’est-ce qu’ils font? que disent-ils?»
«Maman est vraiment très contente, elle est transportée de joie, Lillo aussi… mais…»
«Mais?»
«Mais il est gris, je veux dire son visage, il a une couleur…»
«Gris? De temps en temps ça lui prend, il change de couleur: c’est un artiste, et surtout n’oublies pas les billets, hein?» dis-je. En fait je voulais les envoyer à un concert à la Sainte Chapelle*, qui est très belle, mais le soir de leur anniversaire ils jouaient tous le Requiem de Mozart. Ça ne me semblait pas être une bonne idée pour fêter un anniversaire. On se téléphona encore une fois.
«Nous avons reçu les billets» dit ma mère toute excitée
«Qu’est-ce que c’est? Comment doit-on s’y prendre?»
«Allez-y avec cette feuille une demi-heure avant le début et ils vous donneront deux billets, je peux vous réserver d’autre soirée… je ne sais pas … concert de jazz, cirque musical…»
«Oh, mais tu sais nous voulons surtout nous promener, nous voulons voir toute la ville»
«Oh mais Paris vu de l’extérieur, au final c’est partout pareille…»
«Très bien, très bien, on verra ça nous même, je te passe Lillo»
«Dario, qu’est-ce que c’est?» dit-il avec un ton calme, content et distant, il me sembla retrouver la voix avec laquelle il me parlait quand j’avais dix ans, une voix rassurante, protectrice.
«Qu’est-ce que c’est? Une réservation, Chopin, et la pianiste est douée»
«Merci, merci, mais comment on y va?»
«Prends un taxi: montres lui sur une feuille l’adresse de la maison: ne t’inquiète pas pour la langue, car bien souvent même les taxis ne parlent pas français»
«Quelle pagaille…»
«Hum»
«Merci, merci» dit-il, puis avec une voix comblée, au-delà de la joie «mais qu’est-ce qu’on a fait pour mériter ça?»
«Je voulais vous envoyer à l’opéra mais je n’y suis pas arrivé, je suis capable tout au plus de vous envoyer dans un petit opéra, dans une opérette…»
«Merci, merci» dit-il encore.
«Bon voyage»
Le lendemain j’étais électrisé comme si, moi aussi, je partais pour la première fois. Me revenaient à l’esprit toutes les fois où j’ai cherché à les convaincre de voyager, en dehors de l’Italie, pour voir d’autres lieux, pour avoir une vision plus complète du monde, pour ne pas rester coincé: j’étais convaincu que ça leur aurait fait du bien, en tant que personne et artiste. Une vision plus complète. «Mais vous vous rendez compte que vous n’avez jamais traversé une frontière de toute votre vie?» leur faisais-je remarquer, moi, l’expert du voyage, le fainéant.
«Nous en avons envie» disais ma mère «mais nous ne pouvons pas maintenant, avec tout ce qu’il y à faire… quand ce sera le moment nous verrons… pourquoi pas?»
«Il y a tellement de choses à voir en Italie: c’est le pays le plus beau du monde» répondait à son tour Lillo ne voulant pas entendre parler de voyage.
Je voulais les faire se sentir étranger, c’est une sensation que nous devrions tous éprouver au moins une fois dans notre vie: je pensais que j’y étais arrivé et plutôt bien: sans guide, ni hôtel, sans savoir la langue, nous les avions envoyé dans un quartier peu touristique, dans un appartement privé. Je commençai à m’imaginer voyager avec eux, ce que j’aurais dit et ce que j’aurais fait, amusé de leur ingénuité devant le grand monde, il me sembla plus d’une fois avoir des discussions avec eux, leur montrer des lieux qui m’avaient plu, rire ensemble, se promener… et la jeune fille en robe rouge sur fond de fleur*? L’auraient-ils vu? Oh, il fallait absolument qu’ils la voient: à une période, je passais des journées entières assis à la regarder, pendant un mois, amoureux, je mettais ma cravate et ma veste pour aller la voir, mais elle, la tête tournée à droite, elle me délaissait, mais je savais, je devinais, que mes visites lui faisaient plaisir, je le comprenais par son comportement. La jeune fille* est une tempera sur toile, une jeune fille brune, qui a vécu il y a cent ans. C’est elle Paris, pour moi. Avec mes yeux.
C’est ce que répétait souvent Lillo: si seulement vous pouviez voir avec mes yeux.
«Quelle sottise» répondais-je «chacun d’entre nous voit avec ses propres yeux, c’est normal: même les couleurs pourraient être différentes pour chacun de nous, nous les appelons seulement avec les mêmes mots…»
«Certes, certes, mais comme je les vois moi, c’est différent… vous ne pouvez pas comprendre» c’était devenu une manière de se moquer de lui avec mes yeux, disions-nous avec Francesca et même Lill, à la fin. Après avoir lu mes livres, il m’expliquait comment les comprendre: vraisemblablement je n’en avais pas appréhendé tout le sens. Cardarelli. Seul lui pouvait véritablement comprendre la description de Porto Recanati. La vita dell’Alfieri: les premières années de végétation, il riait répétant le titre d’un chapitre avec enthousiasme. Et Bukowski.
«Il y a cette chose chez les vivants qui inonde de rayonnement de mort qui est exceptionnel… comment il fait?»
«Je ne me souviens pas, de quel livre tu parles?»
«Celui avec la couverture rose sur laquelle une femme nue sort de la pipe…»
«Un carnet taché de vin?»
«Oui, oui, c’est celui-là le meilleur»
«Il y aussi Souvenirs d'un pas grand-chose, qui n’est pas mal non plus»
«Ils sont tous super, mais celui…comment c’est déjà? Ah oui: l’essai écrit en buvant une pinte de whisky et une confection de…»
«C’est fort»
«Ça fait combien une pinte?»
«Un demi-litre»
«Un demi litre de Whisky? C’est ça qu’on devrait enseigner dans les écoles, voilà ce qu’on devrait faire, l’enseigner dans les écoles; ce serait mieux que leur bavardage…ils sont tous morts, des morts qui enterrent d’autres morts»
«Pas tous si tu l’as lu correctement» je le corrigeais.
«Oui, c’est vrai pas complètement tous»
Il prit un livre au hasard, parce qu’il y avait un poisson sur la couverture qu’il voulait redessiner.
«J’ai lu cette histoire sur un sage chinois avec son éventail dans la tempête…celui-ci est exceptionnel»
«Lequel?»
«Il se ventile avec son éventail…dans la tempête…c’est l’un de tes livres»
«Je ne peux pas tous me les rappeler»
«Oh, celui-là est vraiment exceptionnel»
«Le sens de cette histoire est qu’il n’y a pas de sens» essayais-je de deviner.
«Il y en a et il n’y en a pas: le sens est celui que tu trouves au moment où tu le lis»
«Avec mes yeux?»
«Oui, avec tes yeux...Le vent est partout… mais tu ne peux pas comprendre…il est exceptionnel…» Ainsi quand ils voyageaient en train, j’imaginais regarder à travers la fenêtre du train avec ses yeux. La campagne, la ville, le ciel. Les choses qu’il aurait dites à maman, ce qu’elle lui aurait répondu. Je me sentis anxieux, mais c’était une angoisse plaisante, une envie de redécouvrir, un beau rajeunissement venu à l’improviste, inattendu. Un voyage, un voyage important peut déclencher ce genre de chose, peut nous ramener à la vie de manière inattendue, renverser notre vision du monde pour un nouveau et heureux départ. Et toutes ces peintures qui l’attendaient: Leonardo, les impressionnistes, les dessins et tous les autres. Je faisais les cent pas sur le balcon de la maison ne réussissant pas à contenir mon envie d’arriver, là avec eux dans cette ville étrangère, pour pouvoir les guider à distance, les conseiller, les informer…
Un ami à moi vivait à Paris depuis des années, Alessandro, c’est lui qui s’occupa de leur arrivée, il parla avec la propriétaire, il leur expliqua des choses d’ordre pratique. Une fois les bagages déposés, ils sortirent pour une balade. Je les appelai.
«Alors? Comment ça va? Tout se passe bien?»
«Et comment!» répondit ma mère émue «Nous sommes en train de faire une promenade près de la maison»
«Où allez-vous ce soir? Je vous conseille d’aller sur le canal, qui est tout près, c’est plein de restaurants et de bars, vous pouvez vous arrêter pour manger ou boire quelque chose….» «Aujourd’hui on veut se reposer un peu, on fait juste deux pas, on veut se lever tôt demain pour aller voir les musées et puis il y a ce concert le soir» dit-elle.
«C’est une sonate, ce n’est pas un concert»
«Oui, oui… je te passe Lillo»
«Alors?» demandai-je «Comment ça va?
«Bon sang!» dit-il avec un accent très prononcé
«C’est une Babel! Il n’y en a pas un de la même couleur!»
«Essaie de ne pas faire ressortir ton côté séparatiste tout d’un coup» plaisantais-je.
«Non, non c’est beau…c’est beau…c’est le bazar...une Babel…bon sang quel bazar!» dit-il renforçant son accent. Lillo n’a jamais eu d’accent prononcé, je pensais que c’était une défense contre le monde extérieur, de la variété des races et des langues dans laquelle il fut précipité: ça m’était arrivé plusieurs fois lorsque j’étais à l’extérieur.
«Vous avez trouvé facilement le chemin?»
«On a fini par le trouver… ça n’était pas aussi facile que tu nous l’as expliqué… on a demandé aux passants, ah ces français, c’est vraiment tous des couillons…»
«Je te l’avais dit»
«On demandait et on demandait et personne ne s’arrêtait…pardon…pardon...et ils continuaient leur chemin tout droit…en revanche les arabes nous ont aidé…ils nous ont quasiment accompagné… certains parlaient même l’italien»
«T’as vu comment ils sont bien les Aziz?» demandai-je. A Rome nous avions un marchand de fruits et légumes égyptien qui s’appelait Aziz, à partir de là, en famille, tous les arabes devinrent des Aziz. «Les Aziz…» dit-il sans comprendre «ah oui…oui, oui: les Aziz! C’qu’ils sont beaux**ii les Aziz! Sont vraiment beaux beaux beaux! S’sont les meilleurs**»
«Il y a beaucoup d’arabes? Parce que votre quartier est un quartier hébreux»
«C’est vrai! J’en ai arrêté un avec les boucles et les tresses et le chapeau»
«Un orthodoxe»
«Je lui ai demandé mon chemin: il m’a regardé un moment, m’a étudié, pensif…»
Ça me fit penser aux années où j’allais écrire au musée d’histoire hébraïque de Paris, dans la bibliothèque il y avait un cadre de Chagall: Mon père. On se salua. Je décidai de fêter le voyage en ouvrant une bonne bouteille de vin rouge, c’était une soirée tiède, avec un vent humide et parfumé, je bus lentement sur le balcon. Plus tard, le téléphone sonna. C’était Lillo, encore plus excité.
«Oh» dit-il «j’ai appris à dire allumette en français!»
«Ah oui?»
«Oui: le lumette! Je suis allé au tabac et j’ai réussi à acheter une paire de paquet d’allumettes!» m’expliqua-t-il orgueilleux «Ça coute vingt centimes le paquet, des allumettes ici, tu sais ça servait, il n’y en avait pas à la maison, c’est pour ça que j’ai décidé d’en acheter»
«Bravo, tu t’es déjà intégré»
«C’était facile» je finis la bouteille et je partis dormir.
Le lendemain je me levai tôt, je me dépêchai dans ce que j’avais à faire dans le centre et retournai à la maison plutôt que d’habitude. Je mangeai et montai dans ma chambre pour me reposer un peu. J’étais sur le point de les appeler pour prendre des nouvelles quand le téléphone sonna.
C’était Alessandro.
«Bonjour*! dis-je.
«Heu… Bonjour*…»
«Dis-moi»
«Voilà, écoute…il y a eu un petit problème…»
«Un petit problème?» demandai-je ne comprenant pas
«Comment ça un petit problème? Quel problème?»
«Ton père ne s’est pas senti très bien ce matin…on a dû appeler l’ambulance»
«L’ambulance. Comment ça l’ambulance?»
Je commençais à m’agiter.
«Ma mère est là?»
«Oui»
«Tu peux me la passer?»
«La voilà»
«Maman…qu’est-ce qu’il s’est passé?»
«Non rien…tu sais comment est Lillo…de temps en temps il sent un poids dans sa poitrine…un peu de faiblesse...mais j’étais toute seule et je ne connais pas la langue, c’est pour ça que je n’ai pas voulu prendre de risque et comme j’ai vu qu’il avait des sueurs froides alors j’ai appelé Alessandro et ensuite on a appelé l’ambulance pour faire des contrôles….» dit-elle détachée et rapide. Je me sentis rassuré.
«Mais qu’est-ce que c’est?»
«Je ne sais pas, j’espère rien de grave, mais je ne voulais pas prendre le risque»
«Tu as bien fait, dis-moi, le téléphone est chargé? Je te le recrédite?»
«Oui, crédite le moi comme ça on pourra parler» même réconforté par ses mots je sentis dans mon être une sensation définitive. Dans ma chambre j’ai un cadre de Saint Nicolas dessiné par elle: avec trois roses colorées dans une auréole: une jaune, une bleue ciel et une rose. C’est un visage serein et souriant, je le regardai et me dis en moi-même: je t’en prie aide moi, si tu le fais je te promets… mais son expression me sembla embarrassée, désolée, comme si il était obligé de faire quelque chose: ça ne lui plaisait pas de le faire mais certaines choses doivent être faites.
Je sortis de la maison avec cette sensation définitive à la gorge qui à chaque pas se mélangeait à d’autres sensations: peur, incrédulité, souvenirs et images brouillées et indéfinies. En marchant, des appels des parents m’arrivèrent, la nouvelle, tombée comme une pierre dans un puits avait déjà provoqué des ondes d’eaux obscures tout autour. Je créditai le téléphone et retournai rapidement vers la maison: le village à cette heure-ci était désert, je croisai un homme qui m’arrêta de façon brutale et vulgaire.
«Hé!» dit-il en dialecte «Où est le huit?»
«Le huit?» demandai-je m’arrêtant, un peu distrait.
«Le huit, le huit, le huit à côté de Saint Nicolas»
«Comment ça le huit à coté de Saint Nicolas?»
«La porte, le numéro huit» demanda-t-il avec un ton brutal. Je lui expliquai que nous n’étions en rien près de l’église de Saint Nicolas et que peut-être il devrait prendre un autre chemin. Il se désintéressa de moi à l’improviste et s’éloigna. Je ne sais pas pourquoi, mais j’espérai que cette rencontre n’avait rien avoir avec tout le reste. J’appelai encore ma mère.
«Alors? Est-ce que tu as des nouvelles?»
«Mais non, ils ne nous disent rien, ils ne nous laissent pas entrer… dès que je sais quelque chose je te le dis…»
«Comment tu vas?»
«Moi, je vais bien, bon sang, je suis désolée pour ce soir, tu avais pris des billets pour le concert. Peut-être qu’on peut reporter? On peut le faire?»
«Ok, pour le moment ne pense pas à ça, l’important est que tout s’arrange»
«Oui, l’important est que tout s’arrange, pour le reste, on verra»
Parler avec maman, me remis du baume au cœur rapidement, je me sentis pendant quelques minutes en sécurité, tout se serait arrangé, comme toujours avec son aide et ses conseils. D’autres parents appelèrent pour me demander si j’avais besoin de quelque chose, je recommençai à m’agiter, peut-être, pensai-je, cette fois-ci on ne peut pas le résoudre juste entre nous. Arrivé à la maison je cherchai s’il y avait des billets pour aller à Paris: il y avait un avion, une heure plus tard, trop juste, je décidai de partir le matin suivant. Le téléphone se mit encore à sonner, c’était Alessandro.
«Hé, essaie de venir ici le plus vite possible» dit-il.
«Pourquoi?» demandai-je entendant ma voix de l’extérieur, désormais ce n’était plus moi qui parlait, je parlais avec inertie, peut-être bien par habitude de langage.
«Ton père est gravement malade, ils l’ont intubé»
«Intubé?» demanda celui qui avait pris ma voix. «Il est relié à une machine, ils essaient de le récupérer»
«Récupérer?» demanda encore cet autre.
«Dépêche-toi»
«Oui»
Je cherchai des billets et vis le prix: je me rendis compte que je n’avais pas assez d’argent pour les acheter. J’étais à sec, et je n’avais pas travaillé depuis un petit moment. Je n’avais pas l’argent pour rejoindre mon père et ma mère à ce moment-là. Le téléphone sonna encore.
«Dario, c’est Lilia, alors? Tu sais quelque chose?» demanda Lilia, ma tante.
«Je dois allez le plus vite possible à l’aéroport, il y a un vol qui part dans une heure, c’est sérieux: tu peux m’accompagner?» demandai-je, en fait je n’avais plus de voiture. Je pensai lui demander un prêt mais ce ne fut pas nécessaire car elle anticipa ma demande et me paya le billet en plus de me donner de l’argent pour rester à Paris.
«Je ne pourrais pas te le rendre maintenant» lui dis-je.
«Lillo me le rendra plus tard, l’important est que tout s’arrange»
Oui, bien sûr, pensai-je en moi-même. Lilia était en train de faire la vaisselle quand je l’ai appelé, et elle était sortie avec ces vêtements, légers, qu’elle ne met que pour la maison, avec des pantoufles. Fort heureusement il faisait très chaud. J’essayai d’appeler maman pour lui dire que d’ici quelques heures je serai arrivé. Pendant ce temps ma sœur s’était déjà mise en route et prit la voiture de Bergame. Le téléphone était éteint.
«Le téléphone est éteint, c’est étrange» dis-je.
«Peut-être qu’il ne capte pas, ou qu’il est dans la chambre…» suggéra Lilia. J’appelai de nouveau et ma mère répondit enfin. Sa voix était calme, cassée par l’émotion mais ferme.
«Écoute, il faut que je te le dise» dit-elle «C’est arrivé: il s’en est pas sorti»
«Il s’en est pas sorti?»
«Non»
«J’arrive, je serai là ce soir à vingt-deux heures»
Je le dis à Lilia en pleurant. Nous commencions à tourner en rond, faisant une embardée dans le parking.
«Lillo…qu’est-ce que tu as fait…Lillo…qu’est-ce que tu as fait…Lillo…qu’est-ce que tu as fait…» dit Lilia. Je téléphonai à Alessandro.
«Il faut que je te dise quelque chose?» demanda-t-il.
«Non ça ne sert à rien»
«On se voit après»
«Oui»
Lilia acheta un autre billet et vint avec moi. On se mit dans la file pour l’embarcation. J’allai prendre sa veste dans la voiture, marchant j’eu envie de le dire à Lill. Je l’appelai.
«Salut Sips» répondit-elle toute joyeuse.
«Non, Lill, il s’est passé quelque chose d’horrible: mon père est mort»
«Comment?» cria-telle au téléphone avec colère.
«À Paris, un infarctus»
«Comment?» cria-telle avec rage et pleurs.
«Ça vient tout juste d’arriver, il y a quelques minutes, je ne sais pas, je ne sais pas, je ne sais pas…» dis-je en pleurant.
«Non, non, non, non, non…» hurla-t-elle pleurant et bouleversée, sans respirer. Je l’entendis crier et respirer fortement, bruit sans aucun sens.
«Je ne sais pas, je ne sais pas, je ne sais pas…» dis-je encore «je ne sais pas … pourquoi?»
«Mais comment mais comment…»
«C’est de ma faute, c’est de ma faute» dus-je dire.
«N’y pense même pas» dit-elle en reprenant son contrôle «c’est la vie qui nous fait ces choses-là et nous nous ne pouvons rien y comprendre… c’est la vie qui nous fait c’est ces choses-là et on ne peut pas les comprendre.»
Elle, elle peut le dire pensai-je: elle a vu sa mère pleurer lentement des larmes de sang juste avant de mourir. Je me rappelle de peu de chose concernant le vol, je descendis à Rome pour changer d’avion, je chancelais et pleurais au milieu d’hommes d’affaire et groupe de touristes excités de rejoindre Paris pour le week-end. Dans l’avion, un enfant me regarda curieux, que lui, les autres passagers firent comme si de rien n’était: comprenant la tragédie, ils ne voulaient pas s’en mêler. Arrivés à Paris, nous prîmes un taxi, j’aurai aimé pouvoir présenter le conducteur à mes parents: noir, gros, souriant, faisant du bruit. Dans la voiture, la radio diffusait une chanson française, joyeuse, elle parlait de deux amis qui allaient à une fête. Nous descendîmes à la Gare du Nord, l’hôpital était tout prêt. Alessandro vint à notre rencontre et m’embrassa me serrant très fort: il me serra tellement fort et sans doute aussi à cause de la position de ses bras autour de mon cou, je ne saurai dire, il commença à m’étrangler, je sentis que ni le sang ni l’oxygène arrivèrent jusqu’à ma tête, heureux de cette sensation je le laissai faire…
Nous partîmes pour l’hôpital. En marchant je me souvins d’une chose que j’avais lu: les personnes âgées marchent doucement, non pas parce qu’elles auraient des problèmes d’articulations, mais parce qu’elles savent que le point d’arrivé est tout prêt et elles ne veulent pas y arriver: elles cherchent ainsi à retarder l’arrivée. Je notai que mes jambes étaient plus lourdes que d’habitude, elles étaient extrêmement lourdes, et mes pas très lents. Nous arrivâmes.
Au même moment arrivèrent également Francesca et Davide, son mari. Nous entrâmes et rejoignîmes le pavillon quatorze. Après avoir embrassé ma mère, je m’avançai dans le couloir, je regardai à travers les portes pour voir qui était là, puis plus loin, avec le coin de l’œil, je vis un homme couvert d’un drap fin jusqu’au visage, découvert: je le reconnus.
J’entrai. Je regardai attentivement et pensai: j’ai trente-neuf ans et c’est le premier mort que je vois, j’ai trente-neuf ans et c’est le premier mort que je vois, j’ai trente-neuf ans et c’est le premier mort que je vois. Francesca pleura et suffoqua. Lilia dit quelque chose.
«Ce n’est rien» dis-je «c’est seulement un rêve, seulement un rêve»
«En effet» dit ma mère, calme et convaincue. Je m’assis à côté du lit et fixai attentivement Lillo. Il avait ce sourire taquin. Je pensai que c’était dû à la manière dont il s’en était allé, sous anesthésie, un départ doux et rapide. Je le regardai un peu plus et vis que ses lèvres s’arrondissaient comme lorsqu’il souriait, il n’aimait pas montrer ses dents et faisait une bouche en cœur, moqueuse. Même les yeux, fermés, semblaient sourire à une idée venue à l’improviste. Je me convainquis qu’il était vraiment en train de sourire, se disant à lui-même: vous avez vu? C’est exactement comme je le disais…
Je me levai et le regardai de près de haut. Autour du visage se répandait une nuance de tons qui viraient sur le sépia, ce n’était pas une brume: c’était plutôt un léger et imperceptible flou qui rendait plus douce et plus supportable cette image. La couleur était celle de d’habitude; je savais qu’il devait il y avoir du gris quelque part mais je ne réussissais pas à comprendre où, peut-être sous la peau, caché, dans l’attente. J’inclinai ma tête pour me mettre dans l’alignement de ses yeux. Oui, il souriait.
Je notai qu’entre les rides et les pliures du visage se cachaient des paillettes, c’étaient des paillettes de couleurs différentes. A certains endroits elles étaient noires, en d’autre dorées, et en d’autres encore rosées. Ces paillettes devaient se trouver sur toute la peau mais les points dans lesquels il y avait des creux, ou des saillies, en recueillaient en plus grand nombre donnant une brillance intérieur. Je cherchai à comprendre ce qu’était cette nuance ou ce flou à quelques millimètres du visage, s’il s’agissait d’une lumière ou une vapeur, je n’y réussis pas. Je retournai m’assoir et me mis à pleurer. Je me relevai, je l’observai encore. Il souriait.
La nuit tombée nous sortîmes de l’hôpital et nous retournâmes dans l’appartement dans lequel mes parents auraient dû passer leurs vacances. Je demandai à Alessandro de nous accueillir, impossible de rester là où mon père et ma mère, prenant leur petit déjeuner, avaient plaisanté estropiant le peu de mots français qu’ils connaissaient. Pendant que maman, pris par quelques automatismes, mettait les vêtements de Lillo dans les valises, choisissant ceux qu’il aurait endossé le jour suivant, je vis deux paquets d’allumettes dans la cuisine et je me rappelai les derniers mots que m’avait dit mon père. Je les pris, les mis dans la poche, les serrant avec mon poing, je pleurai encore. Maman rangea également ses affaires et vint en cuisine.
«On prend ceux-là?» indiquant deux petits sacs sur la table. L’un d’eux était plein de prunes sèches, et dans l’autre il y avait une poudre blanche sur lequel était écrit le mot sucre avec la calligraphie de Lillo. Je les mis dans un sac et nous sortîmes.
Nous descendîmes lentement par le boulevard, bordé d’arbres vers la maison d’Alessandro. Nous passâmes la nuit sur le divan, la télévision allumée sans le son, avec deux comiques italiens qui ne faisaient plus rire personne depuis des années. Je les regardais avec Lillo enfants, beaucoup de temps était passé. Deux chats montèrent et descendirent des meubles et de la table, ils ne s’arrêtèrent pas un instant de toute la nuit. On pleura un peu, par moments comme le fait le ciel avec un nuage de passage. Arriva l’aube. Nous prîmes des croissants.
«Ils sont vraiment bons, plein de beurre mais meilleurs que les nôtres» dit souriant maman: j’oubliai tout me demandant ce qu’aurait pensé Lillo des croissants. Nous allâmes à l’hôpital. Ils l’avaient emmené dans un autre pavillon, on tourna longtemps entre de hauts couloirs lumineux, dans le parc, nous longeâmes le mur d’enceinte duquel parvenaient les bruits du marché externe. Nous trouvâmes le pavillon, la porte numéro huit.
«Hé…» observa Francesca.
«Le huit était son numéro préféré, il a même voulu que nous nous marions le huit juin, moi et Davide»
«Il lui plaisait car c’est un numéro rond, fermé et même infini» dis-je pensant à l’homme rencontré le jour précédent, celui qui cherchait le numéro huit. Nous entrâmes dans la chambre, l’air conditionné allumée au maximum, il faisait froid: je regardai les pieds nus de Lilia, je frissonnai.
Je pleurai encore, théâtralement, secouant la tête et me lamentant, frappant du pied par terre, me griffant le visage. Maman me consola, calme. En même temps que la douleur je sentis quelque part une autre étrange sensation, consolante: maintenant nous sommes de nouveau ensemble, je pensai, pas comme cette nuit quand nous étions séparés. Je regardai son visage: il souriait, amusé.
A partir de ce moment Davide prit la situation en main et s’occupa des tristes charges administratives. Moi j’avais quelques choses de beaucoup plus important à faire: désespérer.
Est-ce que je peux dire que nous avons passé une bonne journée réuni ici? Je ne sais pas, dans mon souvenir, au moins, elle me semble plus belle que le présent car nous étions tous ensemble, suspendu dans le temps et dans l’espace: la tempête tout autour de nous et nous agripper à cette petite chaloupe.
Ils nous appelèrent de la maison, les sœurs de ma mère, Cecilia et Nuccia, et ma cousine, Rosa, elles arrivaient ce soir-là par le premier avion. Je fus content pour maman et Francesca et pour moi, j’avais besoin de gens autour de moi qui me parleraient et me distrairaient, je voulais les consoler, j’aurai voulu une tribu entière, j’eu même une étrange pensée, jamais eu avant: je voudrais des enfants, pensai-je, mais beaucoup: au moins douze, pas moins.
Nous prîmes un hôtel prêt de la gare, je dormis au rez-de-chaussée, il y avait une fenêtre qui s’ouvrait sur le trottoir, nous partageâmes un grand lit, moi et Lilia. Je commençai à me sentir étrange, léger, marchant, je ne percevais plus le contact de mes pieds avec le sol, j’avais la sensation d’avoir dans ma tête des flocons de ouate blanc, ça m’était déjà arrivé mais cette fois-ci c’était différent, c’était vraiment de la ouate, j’avais l’impression que si je mettais deux doigts dans une oreille j’en aurais sorti un peu. Je me sentis stupide, plus que d’habitude.
Je regardai par la porte de l’hôtel et je regardai le ciel calme et tiède, je dis, je ne sais plus à qui, peut-être à moi-même: je voudrai qu’il pleuve, au moins. Une demi-heure plus tard, une violente averse inonda la rue. Je remerciai le ciel.
Je montai dans la chambre de maman et je lui dis que j’irai chercher mes tantes à la Gare du Nord. Je fis une longue promenade autour de la gare, il s’était arrêté de pleuvoir et l’air était encore chaud, anormalement chaud pour cette période, il y avait une odeur de curry et d’épices inconnues, les visages pour la plupart noirs, quelques arabes, quelques indiens. Je m’arrêtai devant une vitrine dans laquelle se trouvaient de voyants habits de cérémonies: strass, perles, fausses plumes et fourrures étaient montées sur du satin bleu ciel électrique ou blanc, je pensai que c’eut été beau de pouvoir être dans la peau de quelqu’un d’autre, manger des plats exotiques, avoir une vie lointaine. Je sentis des tambours dans mon dos, je ne me retournai pas, je restai le regard fixe sur ces vêtements: je me convainquis d’être dans une jungle peuplée de lions et de crocodiles.
Arrivé à la gare j’appelai mes tantes: il y avait encore du temps. Je flânai entre les quais, épuisé. Je m’arrêtai devant un présentoir de gâteaux et chocolats, je le regardai et pensai à quel point ils étaient beaux, qui sais, pensai-je encore, comment il les verrait lui, avec ses yeux, ces petits gâteaux. Le téléphone sonna et je vis le numéro: Lillo!
Je répondis avec de fous espoirs dans le cœur, allez, me dis-je répondant, tout est fini, nous avons bien rit, réveille-toi, réveille-toi maintenant…
C’était maman, elle m’avait appelé avec son téléphone, je l’informai du retard. Je recommençai à tourner en rond dans la gare. Je lus attentivement tous les mots d’une feuille publicitaire, je souris, je ne sais pas pourquoi, mais m’est venu l’envie de le faire. Je regardai les filles monter et descendre les escaliers qui amenaient au métro. Je m’arrêtai devant un coffret avec une montre et un bracelet. Nous n’utilisons pas de montre ni moi ni maman ni Lillo mais c’eut été beau de lui en offrir une. Ça me sembla une bonne idée: je choisis un modèle, le boitier plaqué or avec de grosses aiguilles en acier.
Je m’approchai de la vitrine pour le voir, oui, ça pourrait aller à Lillo. Je m’éloignai et j’essayai de faire refléter mon bras de façon à le superposer à la montre pour voir comment elle m’allait au poignet: ça m’allait bien, pas mal du tout même. Je levai le regard et me vis dans le reflet, le bras levé et le regard étonné. J’observai mon visage un long moment et puis je tournai ma tête pour le voir de profil: je découvris que sous mon reflet il y en avait un autre: quelqu’un derrière mon dos, me regarda droit dans les yeux. Je me retournai d’un coup, je ne m’étais pas rendu compte de sa présence.
«Qu’est-ce que tu fais ici?» demandai-je.
«Je n’aime pas les montres, je ne les utilise pas, laisse tomber»
«Mais qu’est-ce que tu fais-ici?» dis-je.
C’était mon père.
«Qu’est-ce que tu as fait?» demandai-je sentant monter en moi une colère sourde et impuissante.
«Je suis devenu un fantôme» dit-il très calme.
«Tu es devenu un fantôme? Pourquoi?»
«Je me suis fatigué de porter avec moi mon cadavre»
«Fatigué?»
«Soixante-dix ans que je me le trimbalais derrière…»
«Et nous maintenant?»
«Je suis désolé, vraiment désolé» dit-il regardant par terre et secouant la tête timidement.
Je l’observai. Il endossait un pyjama léger, de coton blanc. La chemise du pyjama était ouverte sur la poitrine, un col sans bouton, à l’indienne. Le pantalon était large, le tissu lisse, sans décoration. «Qui t’as donné ce pyjama?» demandai-je ne sachant pas quoi dire.
«Celui-là, tu te rappelles quand nous sommes allés en vacances à Castellaneta Marina?»
«Oui»
«Je l’ai pris là-bas»
«Là-bas?»
«De ce beau souvenir, trois mois tous ensemble sous les pins, tous les jours à la mer, les amis venaient nous voir…moi j’avais plus ou moins l’âge que tu as maintenant…et toi tu avais neuf ans si je ne me trompe pas»
«Nous étions bien là-bas»
«Et cette enfant avec les cheveux roux? Celle dont tu étais tombé amoureux…comment s’appelait-elle?»
«Viviana» dis-je rougissant
«Comment tu le sais?»
«Comment tu le sais? Tu penses que nous ne nous en rendions pas compte? Nous te connaissons plus que ce que tu crois et on t’aime de façon indicible: mais ça tu le sais déjà»
«Oui»
«Pour Dario, impétueux comme la mer…tu te rappelles?»
«Je me rappelle de quoi?»
«La dédicace sur le livre que nous t’avions offert…mais comment tu me trouves? Hein?» demanda-t-il curieux.
«Je te trouve…comme je t’ai laissé…un peu plus serein…»
«Plus léger» corrigea-t-il.
«Et avec un teint plus rose…plus maigre, rajeuni, mais pas trop»
«Plus maigre? Forcément ça fait deux jours que je ne mange pas…»
«Tu as faim?»
«Ce n’est pas de la faim, mais j’aimerai bien un beau plat de couscous» dit-il regardant autour de lui «oh… mais tu as vu ce bazar ici? On dirait qu’on est en Afrique… c’est la tour de Babel ! » « Tu aimes Paris?»
«Allons manger quelque chose, on se fait un couscous?»
Je me dis que je parlai surement tout seul. Lillo me regardai désolé.
«Excuses-moi» dis-je un peu honteux.
«C’est normal, ne t’inquiète pas, ce n’est pas facile de ne plus avoir de doute»
«Mais qu’est-ce que tu es? Un souvenir? Une hallucination?»
«Je te l’ai déjà dis: je suis un fantôme»
«Un fantôme ?»
«Un fantôme est fait aussi de souvenirs»
«Qu’est-ce que c’est les souvenirs selon toi?» demandai-je.
«Les souvenirs?»
«Ce sont des choses que nous avons, ou que nous avons perdu?»
«Sottises. Alors? Ce couscous?» demanda-t-il avec l’expression qu’il avait lorsqu’il s’entêtait. J’acquiesçai, me rappelant la fois à Rome où il voulait des taralli au vin et qu’il nous fit parcourir Trastevere en long et en large pour trouver une boulangerie en particulier: tout était tellement triste. «Allons-y»
Nous sortîmes de la gare et nous longeâmes son périmètre, le ciel était clair, le soleil par encore couché. Nous rencontrâmes un homme avec un masque de plastique blanc sur le visage, de la peau de son cou, violette et gonflée, je compris qu’il devait s’agir d’un monstre et qu’il était contraint de se cacher. Un clochard, d’une couleur indéfinissable et avec une longue barbe qui se mélangeait à ses cheveux parlait très sérieusement avec un poteau. Un noir habillé comme un colonialiste : un complet kaki clair, un chapeau de bambou, une grosse paire de lunette pour les tempêtes de sable et une écharpe blanche qui lui couvrait le visage. Un garçon, un indien riait dans un paquet de cigarettes qu’il prenait pour son téléphone : je levai le regard et me rendis compte que plus loin dans le fond, à perte de vue, une foule de gens et de costumes différents fourmillaient indistinctement entre les lumières et les rues de la ville : certains avec une crête sur la tête, d’autres avec des écharpes lumineuses, jupe sous les manteaux, cafetan, tresse, un homme passa avec une charrette trainée par quatre chiens des bâtards. Je pensai que personne ne se serait arrêté sur Lillo et sur son pyjama, d’ailleurs, si je devais comparer, il me semblait très sobre et distingué. Je me retournai et vis qu’il était resté en arrière, près d’une poubelle. Je le rejoignis, il était en train de regarder une chaise à bascule laissée par terre. « Qu’est-ce qu’il y a ? » demandai-je. « J’étais en train de penser qu’elle pourrait être utile à la maison… je peux l’arranger » dit-il étudiant la chaise. « Mais qu’est-ce que tu racontes ? » demandai-je sentant monter encore cette colère dans le cœur. « Oui, laissons tomber, de toute façon on doit déménager et ça deviendrait un poids inutile, allons chercher ce couscous » « Il le faut ? » demandai-je. « Oui » Nous marchâmes encore, il s’arrêta de nouveau : à terre il y avait le manche d’un parapluie, juste le manche. Il le prit. Me le montra. « Ça peut servir » dit-il. « Ça peut servir ? » demandai-je. « Tu ne te rappelles même pas de ça ?» mais au contraire je me rappelai : pendant des années, enfant, chaque après-midi, après manger il me racontait une histoire dans laquelle quelqu’un trouvait un objet inutile, le ramassait et disait : ça peut servir. Le jour suivant il finissait de me raconter l’histoire, me dévoilant la solution, à savoir, comment on pouvait utiliser cet objet. Je vivais dans l’attente et toutes les solutions me semblaient géniales et originales. Ça peut servir. « Mais qu’est-ce que tu es en train de dire ? Te rends-tu compte de ce qui s’est passé ? » criais-je perdant mon contrôle. Je fronçai les sourcils, désolé et pensif. « Bon sang, je sais… c’est maman la pauvre… elle est restée seule toutes ces heures à l’hôpital devant moi… je ne pouvais pas lui répondre…elle disait : Lillo…et maintenant… comment on va faire ? Qu’est-ce qu’on fait maintenant Lillo ? Je suis désolé… je lui ai gâché ses vacances à Paris… notre anniversaire… quelle pagaille » Je pensai à maman et l’envie de pleurer me vint, fort, je m’agenouillai et pleurai. Lillo me mit une main sur la tête et me laissa faire, il s’accroupit à côté de moi, les gens passaient à côté rapidement. « Pleure, ça te fait du bien » dit-il «pleure, ces larmes doivent sortirent, ces larmes sont tout l’amour que je t’ai porté » Je ne l’avais jamais vu pleurer. « Nous plaisantions ensemble sur tout, rêves idiots… sans espoir…infantiles…toi tu continuais à m’encourager… je n’ai jamais compris pourquoi tu le faisais… je pensais que c’était une façon pour toi de ne pas avoir honte de mes échecs, une défense » « Non, ce n’était pas ça » « Pourquoi sommes-nous resté autant uni? Maintenant tout serait plus facile…et maman ? Tu ne penses pas à maman ? Vous ne faisiez qu’un… la voir marcher seule maintenant… les gens détourneront la tête… ce sera un scandale… vous étiez une seule et même chose…un scandale…. un scandale ! » « Je suis désolé, j’étais fatigué, je n’y arrivais plus » « Pourquoi étais-tu fatigué ? » « Je ne sais pas j’étais fatigué » « Quand j’ai su ce qui t’était arrivé, j’ai tout de suite pensé : c’est moi : j’ai tué mon père » « Mais comment tu peux dire une chose pareille ? » « Angoisses, petites douleurs, une défaite après l’autre… et ce voyage » « Si j’étais allez voir un docteur ce serait différent, le docteur aurait dit : son cœur soufre de l’anxiété, du cholestérol ou de malformation congénitale. Nous saurions quelque chose en plus, nous pourrions dire de qui c’est la faute, si vraiment tu y tiens » « T’es parti comme ça » « On ne sait rien de rien : je suis parti comme je le voulais, de manière propre, rapide, sans salir… » Je tremblai et toussai, respirant fort, buvant toute la volupté de la douleur, sans en laisser une goutte. « Il était une fois un moine.. » dit-il doucement. « J’t ‘en prie, arrête avec ces conneries… » « Ecoute, écoute » fit-il avec une voix dont je ne me souvenais plus « Ce moine était très beau, mais vraiment beau, il était aussi beau que brave : une femme, elle aussi très belle, tomba amoureuse de lui » Je levai le regard et vis son expression, une joie infantile lui illuminait le visage. « Cette femme essaya de toutes les manières possible de conquérir le cœur de ce moine mais lui s’était retiré dans une grotte dans une haute montagne pour prier, la femme épuisée par cet amour, tomba malade. Des mois passèrent et la femme, dans un état toujours plus grave, alla vivre avec sa mère qui, désespérée pour sa fille, réussi à convaincre le moine de descendre de la montagne et de l’aider avec ses prières. Pendant des jours et des jours ces deux-là prièrent ensemble et la femme réconfortée par la présence du moine et de ses prières, retrouva la santé, son visage redevint rond et brillant : le moine tomba amoureux d’elle et… » « Et ? » demandai-je. « Tu sais comment marche ces choses-là… mais attends ce n’est pas fini : non seulement le moine pécha parce qu’il aima cette femme, qui était mariée, mais en plus il tua le mari. Puis la mère de la femme, se sentant responsable, se jeta sur des rochers aiguisés d’une haute falaise. Le moine, fou de remords, erra désespéré pendant des jours jusqu’à ce qu’il réussit à trouver le courage de s’adresser au grand bouddha qui écouta son histoire et le guérit avec une phrase. Il lui dit une phrase, une seule phrase. Le moine, soudainement n’eut plus peur et commença à vivre vraiment pour la première fois » « Une seule phrase ? » demandai-je. « Une seule. C’est ça la beauté de cette histoire, cette phrase, c’est une histoire exceptionnelle » fit-il tournant la main fermée en forme de cuillère. « Et ce serait quoi cette phrase ? » « Tu aimerais le savoir ? Je te la dis après, d’abord, cherchons ce couscous » Je le suivis, arrivés à un croisement nous nos arrêtâmes en attendant le feu vert. « Donne-moi la main » dit-il. Je lui donnai la main, nous traversâmes la rue à la recherche d’un restaurant arabe. « Comment est-ce que ça se fait qu’ils soient tous indiens ici ? » demanda-t-il. « Ici à Paris, ils se réunissent dans la rue, tous les indiens dans une rue… les chinois dans une autre…. » « Non, un indien, non, on a mangé chez un indien à Bergame, avec Francesca, avant de partir…. A propos de Francesca, comme elle va ? Qu’est-ce qu’elle fait en ce moment ? » « Elle est en train de pleurer » dis-je amère. « Oui » « Mais tu te rends comptes de ce que tu as fait ? » « Non » « C’était un moment de joie, de fête, on était content comme des enfants pour ce voyage, on était fou de joie, moi Francesca et maman… on ne voyait pas l’heure de se moquer de vous à votre retour…, vous faire raconter…. Projeter tout de suite un autre voyage ! » « Bah, comme voyage, celui-ci aussi n’est pas mal… » « Qu’est-ce que tu veux dire ? » « Je ne suis jamais allé dans un endroit aussi loin de toute ma vie » « Oui c’est vrai…. » « Pauvre Francesca : j’irai la voir souvent dans ses rêves et je chercherai à lui laisser quelques indices par-ci par-là» « A Francesca ? Et à moi ? » « Avec elle c’est plus facile » « Pourquoi ? » « Elle me ressemble plus » « Et moi ? » « Toi tu inventes » « J’invente ? » « Je ne saurai pas comment te l’expliquer…. Un fantôme est fait de souvenir, comme je te l’ai dit, mais aussi de signes et de traces, en plus de l’imagination, grâce au juste mélange de ces trois éléments un fantôme est présent et vous vivant… mais un fantôme n’est pas seulement ça, au contraire ces trois éléments sont la superficie colorée et matérielle qui sert à vos yeux pour en voir la forme, pour pouvoir deviner ce qu’il y a en-dessous. » « Et qu’est-ce qu’il y a en-dessous ? » demandai-je. « Qu’est-ce qu’il y a en-dessous ? Mais le fantôme, c’est évident… » il regarda autour de lui. Le ciel au-dessus de nos têtes était calme et lumineux, plus loin, au bout d’un long et droit boulevard s’amassaient de bas nuages noirs, nuages réverbérant des éclairs à l’intérieur, étouffés, éclairs suivis de tonnerres prolongés. « On va par-là ? » demanda-t-il montrant la tempête et me prenant par la main. Je le suivis. Il s’arrêta devant une vieille voiture déglinguée, parquée sous un voile de poussière. « Ça c’est triste » dit-il. « Quoi ? » « Cette pensée que nous ne pourrons plus aller en voiture ensemble… » dit-il et il se tourna pour regarder un distributeur automatique de cigarette. La bouche entrouverte il le regarda un long moment, émerveillé, extasié. « Qu’est-ce qu’il y a ? » « Comme il est beau… » il soupira effleurant les touches du distributeur avec les doigts, comme pour une caresse. « Le distributeur ? » « Si tu pouvais voir la réalité comme je la vois moi… belle et bouleversante… qui sait si tu lui mets des pièces de monnaies il se met même à te parler… il te raconte des choses… te remercie…te corrige… comme dans la vie de tous les jours » « le distributeur ? » « Oui, toutes ces petites choses…rentrer à la maison… parler…faire les courses pour vous, si seulement tu pouvais voir comme je vois moi tout ça » « Avec tes yeux ? » « Oui, avec mes yeux » « Et comment tu as trouvé Paris ? Elle est belle ? Elle te plait ? » « Écoute, allons par-là : ça te va ? » dit-il me prenant la main. « Mais il y a ces nuages, le temps est en train de tourner » balbutiai-je. Il s’arrêta et observa les nuages. « Comme ils sont beaux les nuages, qui sait ce que sont les nuages… » dis-je, il me sourit. « Maintenant je m’attacherai à tout » soupirai-je. « A tout ? » « Même à un mouchoir qui voltige dans les airs, le vent qui le berce avant de le laisser tomber » on avança d’un pas rapide vers l’orage, l’air était chaud, anormalement chaud. Après avoir marché longuement à travers la foule, dans le silence, nous arrivâmes à la fin du boulevard, les nuages s’étaient réuni au-dessus de notre tête, là en dessous, à l’ombre, il faisait plus frais, c’était plus supportable, presque agréable. « On est bien ici » dit-il « il fait plus frais, non ? » « Je voudrai qu’un éclair me tombe dessus » soupirai-je regardant les éclairs effleurer les toits de la ville. « Ca ce n’est pas vrai » dit Lillo « ce n’est pas juste de mentir à son père, et particulièrement en ce moment » c’était vrai : j’ai toujours pensé que lorsqu’il arriverait un malheur de ce genre, ne pouvant pas supporter la douleur, immense, j’aurai voulu en finir. Mais maintenant, caché dans un quelconque méandre obscur de ma chair, j’avais découvert une chose dégoutante, inacceptable : je voulais vivre je sentais courir dans mes veines une soif et une angoisse de vie violente et féroce. « Cette odeur, qu’est-ce que c’est ? De l’agneau ? Comme celui que tu fais… c’est de l’agneau ? » « Avec des prunes » dis-je. « Nous avons peut-être trouvé notre restaurant… allons voir » suivant l’odeur nous arrivâmes dans un lieu, Lillo secoua la tête. « Encore un indien… » « Pourquoi est-ce qu’on ne s’arrête pas là ? » « Non : un arabe, je veux un arabe » on continua de marcher dans la foule, égaré. « Tu as toujours fait une fixation sur la nourriture » dis-je. « J’aimais beaucoup ça, comme tant d’autre chose » « tu aurais donné ta vie pour la nourriture » dis-je nerveux. « C’est vrai, en effet… » « Tu te rappelles de cette phrase que tu disais toujours, jusqu’à en avoir la nausée ? » demandai-je. « Laquelle ? » « Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme » « Oui » « Combien d’année sont passées ? » « Beaucoup, je me rappelle que je la prononçais convaincu que je mourrai jeune » « Pourquoi ? » « Je ne sais pas… « « Mais c’est vrai ? » « C’est vrai… c’est vrai… et toi ? Qu’est-ce que tu me disais tout le temps ? « « Quoi ? » « Tête d’œuf » « Oui » dis-je souriant à ce souvenir. « Un mot affectueux »
« Oui » soupirai-je retenant mes larmes « Mêmes ces idioties… ces futiles disputes, me manqueront… à qui je dirai ces mots maintenant ? » « Tête d’œuf » « ça aussi…. » « Regarde-toi dans le miroir » nous marchâmes encore, nous arrivâmes à un croisement plein de bars et de jeunes gens, en bonne santé, quasiment tous de couleurs. « Toi aussi tu as une faim insatiable ? » demanda mon père. « Oui, moi aussi » « Seulement la tienne est plus désordonnée : c’est parce que tu es plus inquiet, tu tiens de ta mère » « Inquiet maman ? Elle, elle est calme et forte » « Ne regarde pas la superficie plate et lisse de la mer, mais pense à ce qui se cache dessous : son fond secret » « le fond secret ? » Lillo sourit doucement. « Maman » dit-il. « C’est étrange…. » Fis-je regardant les bars et les verres scintillant et entendant les fou rire et le bruit de la vaisselle venir à mon encontre. « Qu’est-ce qu’il y a d’étrange ? » « Dans un moment comme celui-ci je pensai que j’aurai aimé boire mais en fait je n’ai pas soif, comme si c’était quelque chose d’inutile, comme si c’était… » « Regarde ces trois-là » dit Lillo. « Qui ? » « Ces trois filles. Elles ne sont pas belles, élégantes, simples? » Détachées des trois autres filles elles riaient et parlaient fort, l’une d’entre elle avait un coca cola à la main, une autre fumait. Elles étaient grandes et brunes, peut-être avaient elles vingt ans, les dents très blanches et la peau noir, presque bleue. « Ça ne me semble pas être le moment maintenant… » Bredouillai-je embarrassé. « Oh, ce que j’aimerai faire leur portrait, elles ont des traits tellement fait pour le graphisme, on dirait des anges médiévaux » « Oui, écoute… » « Non, toi écoute moi » m’interrompit-il « tu sais ce que j’aimerai imaginer ? » « Imaginer ? » « Sans l’imagination, nous les fantômes, nous arriverions pas à vivre » dit-il avec ce sourire narquois. « Dis-moi » « J’aimerai imaginer que tu te trouves une belle femme noire » « Une noire ? » « Une fille bien, avec qui vivre au chaud » « Mais quel rapport ça a ? » « Comment ça quel rapport ? Mais tu as regardé autour de toi ? Tu as vu comment le monde est grand, vaste et fascinant ? » « Paris est un vivier de jolies filles » sus-je dire. J’ai toujours aimé mettre mon père dans l’embarras, voir sa réaction, me moquer de lui avec des mots lourds. « C’est vrai. Regarde celle-là ! Regarde celle-là ! » fit-il indiquant une autre femme noire de passage, puis j’observai encore les trois filles attentivement « Mais selon moi, il faut que tu en trouves une bien. Regarde celle avec le coca à la main. » dit-il « Elle, d’après moi, c’est une fille bien…qu’en penses-tu…qu’en penses-tu… elles se ressemblent ? Peut-être qu’elles sont sœurs ? » « Mais de quoi on parle ? Parler de fille maintenant ? » il me fixa amusé. « Pourquoi ? Tu es en train de les regarder toi aussi… pourquoi le cacher ? Regarde ! Regarde ! » fit-il me prenant la main « Elles bougent, suivons les » main dans la main, moi et mon père, nous nous mîmes à suivre les trois filles. En effet, elles étaient belles. L’une d’entre elle, celle avec le coca, s’est peut-être rendue compte de ma présence et chuchota quelque chose à l’oreille de l’autre fille, toutes les trois se retournèrent d’un coup et éclatèrent de rire. « Qu’est-ce qu’il y a ? » demandai-je à Lillo « Pourquoi rient-elles ? » « Peut-être parce qu’à ton âge tu es encore accompagné par ton père » « Hein ? » demandai-je distrait par le beau visage de la fille qui se retourna me lançant un regard prolongé. « Tu as vu ? Tu as vu ? » exclama-t-il me serrant la main et accélérant le pas. « Celle-ci est d’accord ! Elle est d’accord… je te le disais bien qu’elle serait d’accord ! » Nous les suivîmes encore jusqu’à ce qu’elles entrent dans un supermarché. Nous entrâmes nous aussi, moi, plus parce que tiré par la main qu’autre chose, je n’avais aucune envie d’aborder qui que ce soit. Pendant que les filles faisaient semblant de lire les ingrédients sur les produits se retournant souvent vers moi, surtout celle avec le coca dans la main, Lillo commença à remplir le chariot des courses.
Pour faire ça, prisonnier des rayons et des offres de produits, il me lâcha la main et se désintéressa de moi. « Qu’est-ce que tu dis ? » demanda-t-il puis il me montra un paquet de fromage mou. « Je n’ai pas faim » il le mit dans le chariot avec de la mortadelle, des crackers, de la bière, des prunes sèches et des haricots. Nous allâmes prendre une baguette chaude et des fraises, nous fîmes la queue pour payer, les trois filles étaient à quelques pas de nous, je cherchai à deviner ce qu’elles disaient. « Il est très triste »* dit l’une, désolée, à voix basse. Nous payâmes et sortîmes. « Où est-ce qu’elles sont ? » me demanda-t-il regardant autour de lui. « Je ne sais pas » « Bon, essaie de te trouver une belle fille noire… » J’acquiesçai. « Tu veux me donner les sacs ? » demandai-je. On avança encore. « Tu aimes Paris ? » me demanda-t-il. « Paris ? On dirait l’Afrique… » « Elle est incroyable : c’est une tour de Babel » « Tu devrais voir les musées… » « Oh non, j’aurai l’impression d’être impoli » « Impoli ? » « Vis-à-vis de maman, elle non plus n’a pas pu les voir…c’est ça pour moi Paris : les rues noires du dixième et dix-neuvième arrondissement » il était tellement calme. Je sentis monter cette colère dans ma poitrine et puis, forte, dans ma gorge. Je la contins et chercha quelques mots durs pour la faire sortir. « Pour moi aussi Paris est seulement un cadre » « Beau, original » observa-t-il amusé. « Original ? » criai-je « Original ? Tu as voulu être original cette fois-ci aussi ? C’est ça ? » « Arrête de faire une fixation sur ces bêtises » «Tu n’as pas voulu organiser toute cette mise en scène pour ta mort ? En un jour de fête, loin de la maison, sans rien dire à personne ? » « C’est justement comme ça que je voulais partir, sans m’en rendre compte, dans une grande ville d’art c’est mieux » « Et c’était nécessaire de tout organiser dans les moindres détails, jusque dans les dates… ? » « Honnêtement je pensais que c’était toi à avoir tout organisé jusque dans les détails » « Quoi ? » « Le voyage à Paris, la date, etcetera » Me vint une envie folle de me disputer, de crier comme un fou, comme on le faisait parfois. « Tu as toujours tout organisé : avant de partir…tu es passé poser les cadres de Francesca, tu as acheté de la lessive à grand-mère, tu as dit à Lilia que tu l’aiderais avec son déménagement et tu as mis sous enveloppe tous mes récits à envoyer, même la liste avec les adresses tu l’as laissé, avec une note pour les choses à faire en novembre… » dis-je « Parce qu’autrement on ne s’y retrouve plus » « Tu as voulu décider la trame de cette histoire… » dis-je inconfortable « Le titre… » « Tu es en train d’écrire un autre récit ? Il y a de l’action, du mouvement ? »
Nous avançâmes encore, distraits et indolents. Je ne voulais pas le lâcher. J’étais en train de perdre du temps à me disputer. « Je suis désolé, je suis désolé qu’il n’y ait plus ta présence nulle part » « N’y penses plus » « Je suis désolé d’écrire ces mots maintenant que tu es mort et pas avant, pour te les faire lire » « C’est dommage, c’est vrai, il n’y a pas de remède. » « Comment je vais faire maintenant ? » « N’y pense plus » nous arrivâmes dans une petite place, d’un balcon descendait une musique vieille de plusieurs années, peut-être d’avant-guerre. S’allumèrent les réverbères. Je remarquai une dame, son allure me rappela quelqu’un, la manière de regarder et de plier la tête aussi. Elle avait une fourrure voyante, sombre, de poil gonflé, une broche avec un énorme zircon et une voilette sur les cheveux d’un rouge improbable. « Et ben ! » entendis-je dire, mais elle était de dos et je ne pouvais pas jurer que ce fut-elle. Nous nous approchâmes. « Mais ce n’est pas… » demandai-je accélérant le pas pour la voir de face « Grand-mère… ? » « Teresa ? Qu’est-ce que tu fais ici ? » demanda Lillo stupéfait. « Il n’y a que vous qui pourraient venir à Paris ? Vous êtes beaux vous deux, hein ? » « Grand-mère ? Comment vas-tu ? » « Et comme est-ce que je peux aller… » répondit-elle tendrement « Et toi ? » dit-elle à Lillo « Mécréant ! Et maintenant ? Qu’est que tu dis maintenant? » « C’est la pagaille Teresa, c’est la pagaille… » soupira Lillo. « Et Dario ? Il a trouvé un travail ? » demanda grand-mère. « Pas encore » répondis-je m’entremettant « Mais je m’en remets à Dieu, j’en trouverai un bientôt » « Encore avec ça ? Encore ? Qu’est-ce que tu fais ? » dit-elle scandalisée « Tu te moques de moi ? On ne plaisante pas avec ces choses-là…la foi c’est important » « Mais grand-mère… » dis-je « J’ai la foi… enfin… je ne crois pas que Dieu existe et pourtant je lui parle… parfois des heures entières… » « Tu lui parles ? » dit Lillo « Mais Dieu il faut l’écouter au contraire » « L’écouter ? » nous interrompit grand-mère « Mais qu’est-ce que vous vous êtes mis en tête ? L‘écouter ? Lui parler ? Et quoi ? Vous êtes si important qu’il se met à parler avec vous… quelle bande de mécréant ces deux-là… » « Teresa écoute » dit Lillo. « Hum » l’interrompit grand-mère « Comment ça va ? C’est moche ce qui est arrivé….pensez à cette pauvre Carmela » « Mais qu’est-ce que tu fais ici grand-mère ? Un voyage ? » demandai-je. « Un voyage ? Ça m’a toujours plu de voyager… » dit-elle, elle n’était jamais sortie de la maison « sauf que maintenant il y a des choses plus importantes à faire » « Quoi ? » demanda Lillo. « Comment ça quoi ? Il y a Nuccia, Cecilia et Rosa qui vous attendent à la gare et Carmela et Lilia qui attendent à l’hôtel » « C’est vrai… » dis-je. « Et toi ? Tu ne devais pas prendre les devants pour tout organiser ? » demanda-t-elle à Lillo. « Les devants ? » dit-il embêté « De nouveau en voyage ? Hier je suis descendu d’un train… et comment ? Comment je pourrais retourner à la maison ?» « De la même manière que tu es arrivé » « Avec un train ? Mais comment on fait ? » « Ça se fait, ça se fait, si tu as la foi ça se fait, mécréant ! » Grand-mère nous convainquit de retourner à la Gare du Nord*. Nous marchâmes entre les quais à la recherche d’un train adapté. Grand-mère, passant à côté d’un groupe de gens qu’elle appelait des vauriens, serra son sac près de sa poitrine, circonspecte. Nous arrivâmes devant un quai vide, dans le fond on pouvait voir la lumière d’une locomotive, un train arrivait. Nous attendîmes. C’était un train vieux, propre, sans rouille mais un modèle qui marchait au pétrole, un de ces trains qu’on utilisait plus. Je pensais au train duquel avait sauté mon grand-père, machiniste, quand ils bombardèrent Foggia. Les portes du train s’ouvrirent, personne n’en descendit les premières minutes, puis, d’une porte bien plus en avant descendit un garçon qui venait à notre rencontre d’un pas tranquille. Quand il fut tout près je notais qu’il avait un grain de beauté ressemblant au mien sur la joue. Il avait une veste à carreaux avec des épaulettes. Les cheveux brillantinés. Il avait un charme langoureux, engourdi. « Papa… » dit Lillo. « Allons-y » dit le garçon à mon père. Ils montèrent dans le train, nous entendîmes le moteur de la locomotive bruler du gaz. L’air comprimé par les freins souffla une bouffée d’air sèche. Les wagons cahotèrent. Lillo se montra à travers une petite fenêtre, pour nous saluer. « Bon, je prends les devants pour préparer un peu les choses » dit-il ouvrant la main dans l’air pour saluer. « Lillo » dis-je au moment où les roues commençaient à rouler. « Qu’est-ce qu’il y a ? » « C’est quoi la phrase ? C’est quoi ? » « La phrase ? Laquelle ? » « Celle du moine… Celle qui lui permit de ne plus avoir peur… » « Ah, oui : exceptionnelle. » « C’est quoi ? » « Au lieu de regarder la lune, regarde son reflet dans le fleuve »
Une fois le train parti je cherchai mes tentes et Rosa, je les trouvai en train d’attendre dans le hall principal. J’allai à leur rencontre, on se prit dans les bras, on s ‘embrassa. « Tu as fait les courses ? » demanda Cecilia. Je regardai les sacs que j’avais dans les mains. « C’est pour faire quelques sandwichs » dis-je. Nous retournâmes vers l’hôtel, je les informai brièvement de la journée. Ce soir-là nous allâmes manger dans un restaurant indien, il n’y avait pas d’autre choix : ou on mangeait indien ou rien. Nous mangeâmes indien. Ce fut un diner étrange, comme si par un accord réciproque ou par une miraculeuse trêve tout fut suspendu. Nous choisîmes quoi manger, plaisantant sur les noms des plats et de leurs ingrédients, nous parions de tout et de rien, on se moqua de Nuccia qui n’acceptait pas de nourritures exotiques, maman raconta quelques souvenirs amusant de Lillo et s’informa de ce qu’il y avait dans les assiettes des autres, pour les gouter. On sorti et se promena jusqu’à l’hôtel, regardant Paris avec presque des yeux de touristes, le vent s’était calmé, une lune grande et jaune sortie. A peine allongé dans le lit je m’évanouis et dormis jusqu’au matin suivant d’un sommeil lourd sans rêve. Après nous être levés, nous fîmes un abondant petit déjeuner à l‘hôtel, pour se préparer à la journée, c’était dimanche, nous le passâmes à veiller Lillo en dehors d’une petite marche pour aller chercher des sandwichs au thon. Je commençai à penser que ces journées étaient pleines et délicates, nous, la famille, réunie en voyage, avec Lillo tout près et toujours au centre de la scène, exactement comme cela se passait quand nous étions petits. Je pensai qu’il m’aurait plu de rester encore un peu ici, dans ce quartier, à diner tous ensemble, les journées passées à l’hôpital Lariboisière, la porte numéro huit. Je me rendis compte que cela n’était pas possible : les larmes tombèrent sur mes joues, je ne les essuyai pas. Vint un prêtre français pour l’extrême-onction, Alexandre l’avait appelé. Dans notre tête se fixa l’idée qu’il ressemblait vaguement au père Enrico, un vieil ami. Avant de commencer le rite il s’approcha et me demanda d’allumer les bougies derrière le mort, je mis les mains dans ma poche et trouvai les allumettes que Lillo avait réussi à acheter le premier soir à Paris, j’en pris une et les allumai… Plus tard je réussis à les apporter tous sur le canal, je l’avais répété un tas de fois à mes parents avant qu’ils ne partent : allez sur le canal, c’est mignon, c’est plein de petits restaurants et de cafés. Quand je vécus à Paris certains mois je prenais le café dans ce coin-là, je buvais des bières regardant s’écouler l’eau. Le jour suivant Cecilia, Nuccia et Rosa partirent, nous nous allions attendre la voiture venue de Bari pour prendre Lillo. Quand nous entrâmes dans la salle je découvris qu’ils l’avaient mis dans une boite de bois doublée d’un satin clair, cette boite était très semblable à une chaloupe de sauvetage : je me sentis coulé. Vint le fossoyeur français pour les dernières formalités, un garçon grand et blond, athlétique, avec des traits parfaits, une statue grecque, il était élégant et parfumé : il s’appelait Philippe et il était italien. Avant qu’ils ne ferment la boite j’embrassai mon père sur le front et lui serrai la main. « Tu ne trouves pas qu’il est trop froid ? » demanda Francesca « Plus froid que ce que ça devrait être ? » « Je n’ai pas l’impression » « D’après moi c’est une manière de maintenir une distance, entre nous et lui » Pendant qu’ils travaillaient avec le soudeur nous sortîmes, bouleversés : nous ne le verrions plus jamais. Maman finalement pleura, Francesca aussi. Nous parlâmes rapidement entre nous pour se distraire. « C’est complètement fou » dit maman. « C’est tellement étrange qu’on dirait qu’il un y a un but derrière tout ça » dis-je. « Comme si, ne pouvant faire autrement, il avait décidé d’en finir de manière absurde, il y a quelque chose qu’il veut nous dire, quelque chose que je n’arrive pas à comprendre » dit maman. « C’est ce que je ressens moi aussi, mais je n’arrive pas à me l’expliquer… Comme si toute cette cruauté avait un sens… mais je n’arrive pas à le trouver… » «Et même le fait qu’il soit parti ici … à Paris… dernièrement il le disait souvent : je ne veux pas mourir à Bari, je veux mourir à Rome ou à Paris… » « Vraiment ? » demandai-je. « Oui » « Et cet endroit…tous ces étrangers… je ne sais pas… peut-être que ça nous sert pour ne pas devenir fou… » « Et comme il était content de finir au milieu de tous ces arabes… des noirs… » dit maman regardant les parents d’un autre cadavre. « C’est vrai ? A moi aussi il l’a dit, ce fut l’une des dernières choses qu’il m’ai dit ». C’est à ce moment qu’ils emmenèrent dehors son cercueil, au même moment de la chambre d’à côté en sortie un autre suivit d’une longue file d’hommes qui s’embrassaient les doigts levant les mains au ciel plusieurs fois d’affilé et murmurant quelque chose en arabe. Après les hommes, une autre file composée seulement de femmes, elle pleura et pria. Maman sourit. « Tu as vu ? » me demanda-t-elle. « Oui » quand nous sortîmes la famille arabe entoura les deux cercueils en même temps, nous nous étions seulement cinq, eux, au moins cinquante : ils pleurèrent et prièrent Mahomet et Allah pour tout le monde, ça nous a redonné du courage. « Si les hommes pouvaient se rendre compte combien ils sont égaux dans ces moment-là » dit Lilia « peut-être qu’ils arrêteraient de faire les cons… » « En effet » nous sortîmes de l’hôpital en direction de la voiture de Davide. Le fourgon avec Lillo passa à côté de nous sur le chemin. Nous regardâmes l’heure : il était trois heure moins vingt. « A quelle heure devions nous repartir pour Milan aujourd’hui ? » demanda maman. « Pour rentrer à la maison ? » demandai-je « Il me semble que le train devait partir vers trois heure moins vingt. « Même ça » soupira maman. Je commençai à penser que pour elle le sens et la trame de cette histoire était lentement sur le point de se déployer. Nous laissâmes Paris derrière nous, le ciel se ferma sur nous et une pluie battue par le vent nous accompagna presque jusqu’en Italie. Le jour suivant nous apprîmes que la tempête Saint-Judas, le patron des causes perdues, avait dévasté le nord de la France quelques heures après notre départ. Pendant le voyage je conseillai une chanson de Sainte Thérèse et une poésie de Saint Giovanni de la croix pour les funérailles, maman acquiesça perdue dans ses pensées. Je pensai que peut-être je ne devrai pas exagérer avec ses espagnols, je devrai peut-être en choisir une en italien. Ce doute me tourmenta, je ne sais pas pourquoi, peut-être était-ce une façon de me cramponner à quelque chose. Nous arrivâmes dans un autogrill et Francesca, ne me trouvant pas, m’appela avec son téléphone : son numéro n’apparaissait pas, mais un numéro inconnu avec un préfixe étranger. Juste pour faire passer le temps nous contrôlâmes de quel pays il s’agissait : s’était l’Espagne. Francesca essayait d’appeler le numéro, il résulta inexistant. Elle me rappela : ce fut encore se préfixe espagnol. Nous continuâmes à voyager pendant la nuit : il y avait encore deux mille kilomètres de route jusqu’à la maison. On s’arrêta sur un autogrill et on se gara à côté du fourgon qui transportait Lillo, au milieu de la nuit aucun d’entre nous ne s’émerveilla de la coïncidence, ça nous semblait la chose la plus normale du monde : nous étions en train de voyager ensemble. Nous arrivâmes finalement à Bari.
Avant les funérailles il y eu une autre brève trêve. Ils avaient mis Lillo dans une petite église près de la Basilique, l’église de Saint Marco des vénitiens, qui lui plaisait beaucoup. C’est ainsi que nous passâmes un autre jour en sa compagnie, même si nous ne pouvions plus voir son sourire narquois. Beaucoup de gens vinrent nous rendre visite, parents et amis. « J’ai l’impression de dérouler la bobine d’un film dans le sens contraire » dit maman plusieurs fois. A chaque nouvelle personne qui se présentait elle devait raconter encore la même histoire et, pendant ce temps, regardant le visage vieilli de ses amis, se rappelant ce qu’ils étaient, fut un temps. « J’ai même eu une chapelle ardente, comme on fait avec les personnalités publiques » dis-je à Francesca pour lui remonter le moral. « La chapelle ardente? Ça ? » « Ça c’est une chapelle ardente» expliquai-je indiquant la petite église pleine de fleurs. J’observai une statue de la Sainte-Vierge de Carmen, elle était identique à une autre sous laquelle j’avais mis un euro, quelques semaines auparavant, à Santiago. « Conserve cet euro » m’avait dit Lillo avant le départ « et si à la fin de ton voyage tu arrives à la cathédrale mets-le pour moi » traversé l’Espagne à pied jusqu’à la cathédrale, fut la première chose que je fis : je choisis une statue parmi tant d’autres, elle me sembla la plus belle et la plus énigmatique, je mis l’euro et j’allumai une chandelle. «Qu’est-ce que tu veux me dire ? » demandai-je à la statue, celle-ci continuait de me regarder avec ce sourire incertain, égaré. Sortant je décidai de ne pas aller dans le portique de la gloire, œuvre du maître Matteo : il fallait acheter un billet, et par principe je n’aime pas payer pour entrer dans une église. Vint à ma rencontre à travers la foule une jeune fille de couleur, frisée et souriante. « Tu sais où est la statue de Saint Giacomo ? » demanda-t-elle ? « C’est là » lui dis-je « Mais il faut payer l’entrée » ajoutai-je faisant une grimace. Elle me regarda. « Oh… » dit-elle « Je veux vraiment embrasser la statue » Ainsi, confus et indécis comme une plume dans l’air, comme toujours, je la suivis et je pris mon billet. Je regardai la statue et son sourire était encore plus énigmatique. « Qu’est-ce que tu veux me dire ? » demandai-je encore : elle ne me répondit pas. Ce souvenir me rendit vraiment triste, la Sainte-Vierge de Carmen continuait de sourire d’en haut. J’étais sur le point de pleurer quand dans l’église entra un enfant avec les cheveux blond et ondulés et qui nous observa la bouche ouverte. « Eh… d’après vous qui il y a là-dedans ? » indiquant le cercueil. Nous nous levâmes et le suivîmes dehors, dans la rue. Il avait le maillot d’un joueur de foot, Boccasile, le nom de ma mère. On lui demanda son prénom. « Samuel » répondit-il. Nous préparâmes des feuilles à laisser dans l’église, il y avait un dessin de Lillo et le texte de la chanson que nous aurions chanté. Le jour suivant, les pliant, il nous sembla organiser l’une de ses expositions. « Ça avance bien son exposition » dis-je à Francesca « Tu as vu quelle belle équipe nous sommes ? » « Toi aussi tu as la même sensation ? C’est incroyable… je pensais la même chose » « C’est le cerveau qui s’en va… » dis-je « C’est comme quand la chaine de la bicyclette déraille et que la roue tourne dans le vide… » « Sainte Vierge » dit-elle « Nous sommes en train de devenir fou » Nous nous mîmes à rire, continuant de penser que l’exposition était en train de vraiment bien se présenter. Nous avions souvent aidé Lillo et maman à organiser les expositions, faire les dépliants, les affiches, être là pour accueillir les invités et surveiller les cadres, porter les chevalets… « Le manifeste est prenant, il capture tout de suite l’attention » suggérai-je. « En effet, sobre, distingué, avec ce slogan qui dit et ne dit pas : le vent est partout » nous rîmes encore, puis, plus tard, nous rendant compte que l’heure de la messe s’approchait nous fûmes pris d’un profond abattement. Je regardai le cercueil et, derrière lui, un couple d’anges de mauvaise facture, en plastique, deux anges blonds habillés de rose. Je commençai à trembler. De nouveau, quelqu’un se présenta dans l’église. C’étaient deux petites filles aux cheveux châtains étant encore habillées de leur tabliers d’écolier, rose. « Mais moi je ne le vois pas le mort, je ne le vois pas » dit l’une d’elle. « Moi non plus » dit l’autre et elles fuirent en courant. Ils vinrent prendre le cercueil, nous traversâmes la vielle ville à pied, dans un lent cortège. Franco m’accompagna, une main sur l’épaule, me parlant continuellement pour m’éviter de penser. Pendant la messe le père Giovanni su dire des paroles simples et justes et écoutant ses paroles, il me sembla enfin comprendre le sens de toute cette histoire. Puis vint le moment des embrassades, je n’avais plus de larmes : le père Damiano, m’embrassant, m’en déposa une sur là joue que je laissai glisser. Quand la voiture s’éloigna, il y eu des applaudissements. J’imaginai ce qu’aurait dit Lillo à cette occasion. Deux jours plus tard, le matin du deux novembre, nous devions l’accompagner au columbarium.
J’avais les mains serrées dans celles de Lillo. Lui était allongé sur le lit avec ses deux pieds sur mon ventre il me souleva me faisant voler dans la chambre. C’était un après-midi, à travers les hautes et vertes persiennes, entrait la lumière de l’été. « Oiseaux du paradis ! » cria-t-il me laissant tomber et m’embrassant. Nous rîmes. « Tu me racontes une fable du « à quoi ça peut servir » ? » demandai-je l’embrassant encore plus fort. « Maintenant je dois nettoyer les fenouils » dit-il se levant du lit « Viens, on y va » Nous nous levâmes et allâmes dans la cuisine, étroite, longue et avec une haute fenêtre blanche qui donne sur un jardin intérieur. « Ça c’est un rêve, pas vrai ? » demandai-je. « Bien sûr que c’est un rêve, tout est rêve » Dans la cuisine était assise une dame très vieille avec des cheveux platine et les paupières entrouvertes. Elle avait quasiment cent ans, je la reconnu, grand-mère Sérafina : je m’approchai et je respirai son odeur. « Qu’est-ce que tu fais ? » demanda Lillo. « Je me rappelle si peu d’elle, la seule chose dont je me rappelle d’elle est l’odeur des vers, du talc et de la naphtaline » « Ma grand-mère » dit Lillo la regardant avec un sourire lointain « Elle ne parle pas beaucoup » « Pourquoi ? » « Elle n’a jamais été très loquace… écoute, je dois préparer le dîner, la maîtresse doit également venir, tu m’aides ? » « La maîtresse Laura ? » « La maîtresse Laura Macchia » « Qu’est-ce qu’on mange ? » « Pâte à la puttanesca1 » « hum ! » dis-je et me je me mis à couper l’ail et le persil pendant que Lillo nettoyait le céleri et les fenouils. « Nous devons parler de la crèche, comment nous allons la faire, quel type de papier utiliser, quelles étoiles colorées, etcétéra » « La crèche ? » demandai-je « Mais c’est l’été, pourquoi parler de la crèche de noël maintenant ? » « Commençons à la faire, on ne sait jamais… » « C’est vrai » observai-je. « Très bien, la crèche je m’en occupe mais je dois dire que ça m’ennuie un peu ces choses-là… » « Ah oui ? » « Oui, je suis en train d’avoir des idées… avec les paysages, les fonds… les ciels… » « Qu’est-ce que tu veux dire, » « Je veux dire que me vient l’envie d’essayer à partir des couleurs et non plus des lignes… arrêter un peu avec le dessin… remplir là, vider ici… improviser… j’ai une idée pour faire la plage, quel ton utiliser, comment faire grandir ici une plante, là une fontaine…. Je sens tout ça comme si ça faisait partie de la plage… c’est une sensation que j’ai déjà éprouvé… mais plus forte… » « Une sensation déjà éprouvée ? » « Comme cette autre sensation, plutôt, ces deux autres sensations, contemporaines » « contemporaines ? » « Je sens en même temps l’envie de me préoccuper et de résoudre tous les problèmes de tout le monde et l’envie d’envoyer tout le monde au diable » « Et même ça tu le ressens plus fortement ? » « Oui » « Je le sens comme si j’avais une force majeure dans le dessin, maintenant, au contraire » « Ca pourra te servir » « Comment c’est cette phrase que tu répétais dernièrement ? » « La colombe vole » « Je t’ai raconté ce qui m’ai arrivé à Leon ? » « Francesca me l’a dit » « Oui, je l’ai gardé un peu pour moi, je ne comprenais pas le sens de ce qui se passait ce soir-là….parce que je devenais acteur et spectateur de la scène… » « L’annonce d’un malheur? Ça me semble peu original » « On ne peut pas toujours être original… la simplicité n’est pas simple, vrai ? » « Vrai » « Je me demandai pourquoi cherchant à sauver une colombe je la fis mourir. Une colombe à qui ils avaient lié les pates avec du fil très fin…Une colombe rencontrée sur le chemin de Santiago. » « N’y pense pas » « Pourquoi est-ce que tu as voulu intriquer les choses ainsi ? » « Moi ? Je pensais que c’était toi qui l’avais fait » « Moi ? Et comment ? » « Ce n’ai pas moi qui suis allé à Santiago » « Et cette obsession pour les dates… » « C’est vous qui êtes obsédé par les dates, moi je ne crois pas en ces bêtises » dit Lillo. « Peut-être mais tu as choisi de mourir le jour de vos quarante ans d’anniversaire de mariage » « Le père Giovanni en a bien expliqué, et une fois pour toute, le motif » « C’est vrai… mais tu as fait en sorte qu’on t’emmène au cimetière le jour des morts, on a du faire la queue, entrant et sortant… il y avait toute la ville » « C’est mieux, non ? Il fallait que tout le monde soit là, même le maire » « J’ai dû appeler un ami le jour de son anniversaire pour le prévenir de l’enterrement » « Et alors ? » « Le jour de tes funérailles c’était la première de son film, l’histoire d’un père et de son fils » « Il a dû imaginer que tu voulais lui souhaiter bonne chance » « Tu crois que c’était une bonne idée de t’habiller avec la veste de cet oncle-là ? » « Je l’utilisai tout le temps, elle était confortable, ça m’a semblé une idée sensée… au lieu de m’acheter un costume neuf…tu as vu les vitrines du quartier dans lesquels nous étions à Paris ? Quel bazar… » « Oui… » « Et aux funérailles tu as été fort ? » demanda Lillo. « Je crois… à un certain moment je me suis senti comme une marionnette, mais vraiment… je sentais les fils… je me levai, je serrai une main, je donnai un baiser et je m’assis, je me levai, je serrai une main, je donnai un baiser… il m’a même semblé voir la mère de Lill parmi les gens, mais je n’en suis pas sur parce qu’il y a beaucoup de gens que je n’ai pas reconnu… la maman de Lill… je ne suis même pas allé à ses funérailles… » « Un deuil peut servir à en chasser un autre » « ça c’est méchant » dis-je. « Du point de vu où vous vous trouvez, vous, qui êtes la minorité, la diversité, ça pourrait être méchant, mais de notre point de vu, la majorité, la normalité, ça n’a aucune valeur » « Et Raffaella, la pauvre ? » « Raffaella, la pauvre… » « Elle était venue à tes funérailles…elle aura sûrement lu cette phrase… » « Le vent est partout » « Un coup de vent a tué son compagnon peu de jour après… » « N’y pense pas » dit Lillo en me passant les carottes et le céleri à couper et prenant l’ail et le persil. Il alluma le gaz sous une poêle plein d’huile et de piments. « N’exagère pas avec l’huile » dis-je. « Et Francesca ? Où est-elle ? Qu’est-ce qu’elle fait ? » « Elle voit des signes partout… toi tu en sais quelque chose ? Non ? » « Je te l’ai déjà dit, avec elle c’est plus facile, on se ressemble… » « «Le bébé de Valeria a dit toute la journée Lillo avant que tu ne meurs… » « Et alors ? » « Jusque-là il ne savait dire que papa et maman… et puis il y a Sandrocanino » « Bravo Sandrocanino… qu’est-ce qu’il a fait ? » me demanda-t-il avec une expression de satisfaction. « Francesca l’a emmené faire une promenade dans la vieille ville et à la fin elle s’est perdue…elle est sortie par la rue San Marco, devant cette petite église où tu étais… elle ne voulait pas s’arrêter mais Sandrocanino a levé la patte et a fait caca, un petit caca… » « Bravo Sandrocanino, à chaque fois qu’il me voit il est tellement content… il s’émeut… » « Francesca voit le numéro huit partout » « Oh ça se sont des bêtises : tu as une chance sur dix de tomber dessus, c’est pas très difficile… et les autres qu’est-ce qu’ils disent ? » « Marilena a pleuré longtemps devant ton cercueil… il m’a semblé l’entendre dire : sort Lillo, sort… » « Ma pauvre sœur, elle n’a même pas eu le temps que vous avez eu, vous, pour me voir… et Pépé ? » « Hébété, la bouche entrouverte à fixer les fleurs, ne croyant pas à ce qu’il voyait » « Et grand-mère ? » « Ça c’est une autre chose dont je voulais te parler… elle prend des nouvelles de tout le monde… mais vraiment de tout le monde … à part de toi… elle dit qu’elle se sent triste, plus triste que d’habitude… » « Elle est forte maman, elle a compris et elle ne veut pas vous causer d’autres soucis, de l’embarras… c’est quelqu’un de bien maman… elle m’a fait une caresse avant de partir, me disant : comme tu es beau… » « Mais maintenant ? » demandai-je ? « Maintenant quoi ? » « Maintenant qu’est-ce qu’il se passe ? » « Pour le moment ici nous avons fini » dit-il éteignant le feu sous la sauce « allons dans le salon » Passant par le couloir nous rejoignîmes le salon, large, avec les voutes hautes de cinq mètres. La télévision était allumée. Il y avait Loup Solitaire qui passait sur Rai Uno. Notre préféré. Nous nous assîmes sur le divan nous regardâmes le film. « Et maman ? » demandai-je. « Elle rentre de l’école, c’est pour ça que nous avons dû cuisiner, pour lui faire une surprise » Nous restâmes quelques minutes silencieux, devant la télévision. « Je voulais te demande une chose… » dis-je. « Dis-moi » « Selon toi maintenant il y a une part de toi en moi ? » demandai-je. « Selon moi maintenant une partie de toi est en moi » « Au fait tu m’expliques l’histoire du reflet de la lune ? Celle pour ne pas avoir peur…tout change la lune reste c’est ça ? » « Non, ce n’est pas ça : pense seulement précisément à ce reflet-là à cet instant-là, essaie d’être toujours présent au présent » « Qu’est-ce que ça veut dire ? » « Il y a une question que tu m’avais posé, je ne t’ai pas encore répondu, excuse-moi… » dit-il et le grondement soudain d’une averse estivale retentit dehors suivit d’une trombe de pluie sur les balcons. « Ah, enfin un peu d’air frais » dit-il « viens, ouvrons les persiennes pour faire entrer l’air » nous ouvrîmes les persiennes et restâmes à regarder la pluie tomber sur la place. « De quelle question tu parles ? » demandai-je. « Celle des souvenirs… qu’est-ce que sont les souvenirs ? Une chose que nous avons ? Une chose que nous avons perdue ? » « Qu’est-ce qu’ils sont ? » Il me regarda amusé, comme s’il avait eu une intuition et qu’il ne réussissait pas à la retenir. « J’ai eu une idée » « Dis-moi » « Ferme les yeux » dit-il « et prends ça » Je fermai les yeux et saisis un objet de bois lisse, vernis, courbé, ça formait comme la lettre C. « Qu’est-ce que c’est ? » me demanda-t-il. Je tâtai la superficie avec mes doigts, sous le pouce je sentis une saillie : un bouton, un poussoir de déclanchement. « C’est un parapluie ! » dis-je tenant les yeux toujours fermés. « Ouvre-le maintenant » Je l’ouvris et regardai ce que j’avais dans les mains : c’était le manche d’un parapluie, sans le reste, seulement le manche. « Voilà ce que sont les souvenirs » dit Lillo. « Et qu’est-ce que je dois faire ? Les ouvrir ou les fermer ? » « Si tu as besoin d’un parapluie laisse les fermer» « Autrement ? Si je les ouvre ? » « Ça veut dire que tu ne te mouilleras pas »